Chapitre 1 — Le dessin
La classe se vide lentement.
Les voix s’éteignent une à une, comme des lampes qu’on
oublie d’allumer.
Il reste l’odeur de la peinture, des miettes écrasées sous les
tables, et ce silence un peu lourd qu’elle connaît par cœur.
Elle balaie.
Ramasse.
Replace les chaises sans vraiment les regarder.
Toujours les mêmes gestes.
Ceux qui ne demandent rien.
Sous la table du coin celle des enfants qui préfèrent le sol aux
autres elle voit le papier.
Froissé. Coincé contre un pied métallique.
Elle s’accroupit.
Le prend.
Le déplie.
Une silhouette.
Sans visage.
Allongée, étirée comme si elle tombait.Un trait rouge la traverse. Fin. Net. Trop précis pour une main
d’enfant.
À côté, quelques mots, écrits de travers :
Il m’attend dans le noir.
Elle reste là. Accroupie.
Plus longtemps que nécessaire.
Elle a vu des centaines de dessins.
Des soleils énormes, des maisons qui flottent, des familles qui
sourient trop.
Mais celui-là ne cherche pas à faire plaisir.
Il constate.
Elle le touche du bout des doigts.
Un frisson bref, presque ridicule, lui remonte le long du bras.
— Fatiguée, se dit-elle.
C’est ce qu’elle se dit toujours.
Elle plie le dessin. Le glisse dans son sac sans réfléchir.
Comme on met à l’abri quelque chose qu’on ne comprend pas
encore.
Dans le couloir, les néons bourdonnent.
Les ombres s’étirent contre les murs.
Elle sourit toute seule, un sourire discret, automatique.
Tu dramatises.Chez elle, l’appartement est calme. Trop calme.
Les livres d’enfants alignés sur l’étagère.
La table de la cuisine encore froide.
Elle pose le dessin au milieu.
La lumière de la lampe rend le rouge plus sombre. Presque
vivant.
Elle s’assoit.
Et sans prévenir, un souvenir remonte.
Une maison trop silencieuse.
Une attente qui n’a jamais été expliquée.
Cette sensation ancienne de quelqu’un qui ne revient pas.
Elle détourne les yeux.
Se lève.
Se fait un thé.
Quand elle regarde par la fenêtre, elle croit voir une forme
dans la rue.
Une seconde. Pas plus.
Rien.
Elle écrit.
Parce qu’écrire, d’habitude, remet de l’ordre.
Mais au lieu de raconter sa journée, elle écrit sur le dessin.
Sur ce qu’il provoque.Sur cette impression étrange qu’il ne lui appartient déjà plus.
— Qu’est-ce que tu me dis… murmure-t-elle.
Un craquement dans le couloir.
Elle sursaute.
Soupire. Se moque d’elle-même.
Avant de se coucher, elle range le dessin dans un tiroir.
Comme si le bois pouvait contenir ce qui déborde.
Dans le noir, les yeux ouverts, elle comprend une chose simple
et inconfortable :
ce qu’elle protège chez les enfants leurs silences, leurs peurs
c’est exactement ce qu’elle n’a jamais regardé chez elle.
Et quelque part, dans ce silence qu’elle aime tant,
quelque chose attend.
Chapitre 2 — Les fils
Le lendemain matin, elle arrive plus tôt que d’habitude.
Comme si devancer l’heure pouvait lui donner une avance sur
le reste.
La classe est encore froide.
Elle ouvre les volets, allume les lumières, aligne les tables
avec une précision presque excessive.
Chaque objet à sa place.
Chaque chose maîtrisée.Les enfants arrivent par vagues.
Des manteaux trop grands. Des voix trop fortes.
Elle sourit. Elle sait faire ça.
Timothée s’installe directement à une table, à l’écart.
Il dessine sans lever la tête.
Toujours.
Léa, elle, reste debout un moment, immobile, comme si elle
attendait une autorisation invisible avant d’entrer vraiment
dans la pièce.
— Allez, on s’installe, dit-elle doucement.
La matinée commence.
Crayons. Papiers. Jeux calmes.
Elle circule entre les tables, se penche, aide, rassure.
Des gestes précis.
Mais quelque chose tire à l’intérieur.
Un fil discret, tendu depuis la veille.
— Madame…
Léa est à côté d’elle. Trop proche.
Sa voix est basse.
— Il est là.
Elle se fige une fraction de seconde.
Pas assez pour que ça se voie.Juste assez pour qu’elle le sente.
— Qui ça ? demande-t-elle, avec un sourire qu’elle force à
rester léger.
Léa hausse les épaules.
— Il attend. Dans les coins.
Elle rit doucement.
Le rire qu’on sort quand on ne veut pas inquiéter.
— Tu as beaucoup d’imagination, toi.
Mais son regard glisse malgré elle vers les angles de la pièce.
Là où la lumière ne va jamais vraiment.
Plus tard, sous la table du coin, elle ramasse des crayons
tombés.
Le même endroit.
Elle sent son cœur accélérer sans raison valable.
Tu te fais des films.
Un courant d’air traverse la classe.
Les enfants frissonnent.
La fenêtre est fermée.
Pendant la récréation, elle surveille la cour.
Les cris, les courses, les rires.
Tout est normal.
Une petite tombe. Pleure.Elle s’accroupit, essuie les larmes, murmure les mots qu’il
faut.
Mais pendant qu’elle parle, elle a la sensation très nette d’être
observée.
Une pression derrière la nuque.
Elle lève les yeux vers les arbres.
Une ombre.
Ou juste des branches.
Elle se redresse trop vite.
Fatigue.
De retour en classe, un enfant trace une ligne rouge sur sa
feuille.
Longue. Continue.
Elle détourne les yeux immédiatement.
Comme si regarder plus longtemps pouvait rendre la chose
réelle.
À la pause, seule avec sa tasse de thé, ses mains tremblent
légèrement.
Elle les serre autour de la porcelaine.
— Quelque chose résiste, murmure-t-elle sans s’en rendre
compte.
Dans l’après-midi, alors qu’elle aide un enfant à enfiler son
manteau, une voix chuchote derrière elle :
— Ne le laisse pas entrer.Elle se retourne d’un coup.
Personne.
La journée s’étire.
Lourde. Dense.
Quand les parents récupèrent les enfants, elle range la classe
lentement.
Les ombres semblent plus longues. Plus proches.
Elle éteint les lumières.
Ferme la porte.
Le fil est toujours là.
Et elle comprend qu’ignorer ne le rend pas plus fragile.
Chapitre 3 — La fissure
Elle se réveille avec cette sensation étrange d’avoir mal dormi
sans pouvoir dire pourquoi.
Pas de cauchemar précis.
Juste un corps lourd. Une tête pleine.
Dans la cuisine, elle cherche sa tasse, la pose, l’oublie.
Le café refroidit sans qu’elle y touche.
Le tiroir est fermé.
Elle n’a pas besoin de l’ouvrir pour savoir que le dessin est là.
Elle part travailler plus tendue que la veille.Moins disponible.
Comme si quelque chose en elle s’était légèrement déplacé.
À l’école, elle s’active. Trop.
Elle parle vite, range trop fort, corrige des détails inutiles.
— Ça va ? lui demande une collègue en passant.
— Oui, oui.
Réponse automatique.
Mensonge sans intention.
Dans la cour, un jeu dégénère.
Rien de grave. Un enfant cache les autres trop longtemps.
— Il est dans le noir !
La phrase claque.
Un jeu.
Mais elle réagit trop vite.
— Ça suffit.
Sa voix est sèche.
Les enfants s’arrêtent net.
Le petit la regarde, surpris.
Elle voit la peur monter dans ses yeux.
Et aussitôt, la honte la traverse.
Elle s’accroupit.S’excuse.
Pose une main rassurante sur son épaule.
Mais le mal est fait.
La fissure est là. Fine. Presque élégante.
Invisible pour les autres.
Pas pour elle.
Dans la classe, plus tard, une enfant renverse son verre d’eau.
Un geste banal.
Elle sursaute comme si quelque chose venait de casser.
— Attention !
Sa voix est trop forte.
Elle se reprend aussitôt. Sourit.
Rit même.
Un rire qui sonne creux.
Elle sent les regards.
Celui des adultes.
Celui, plus silencieux, des enfants.
À l’atelier dessin, elle évite de regarder les feuilles.
Mais le rouge s’impose à elle.
Encore. Toujours.
Une ligne.Une trace.
Une répétition.
Elle range les crayons avec une minutie obsessionnelle.
Aligne les livres.
Redresse une chaise déjà droite.
Le contrôle comme dernier rempart.
Quand un enfant pose la main sur son bras pour attirer son
attention, elle se raidit.
Un mouvement infime.
Mais réel.
Elle le voit dans son regard.
Il l’a senti.
Le soir, chez elle, elle ferme la porte à clé.
Deux fois.
Le dessin est sur la table.
Elle ne se souvient pas l’avoir sorti.
Elle s’assoit en face.
Le regarde enfin sans détour.
La ligne rouge semble plus profonde.
Comme si elle s’était rapprochée.
Elle comprend alors que quelque chose cède.
Pas le monde.Pas les enfants.
Elle.
Cette capacité à tout porter.
À tout contenir.
À se taire.
La fissure n’est plus seulement là.
Elle s’élargit.
Et cette fois, elle sait qu’elle ne pourra pas la refermer.
Chapitre 4 — Les frontières
Elle dort mal.
Par fragments.
Comme si le sommeil lui-même hésitait à rester.
Le matin, tout lui demande un effort.
Le bruit de la cafetière.
La lumière trop blanche.
Ses propres pensées.
Le dessin est là.
Sur la table.
Elle est sûre de l’avoir rangé.
Elle le prend.
Le papier est tiède.Ça n’a aucun sens.
— Stop, murmure-t-elle.
Elle tente de le déchirer.
Le papier résiste.
Elle insiste. Rien.
Elle essaie le briquet.
La flamme s’éteint aussitôt.
Alors elle reste là, immobile, le dessin entre les mains,
avec cette certitude nouvelle :
ce n’est pas l’objet le problème.
C’est ce qu’il a ouvert.
À l’école, elle est en retard.
Elle oublie des choses simples.
Un prénom. Une consigne.
Les enfants lui semblent plus proches. Trop.
Leurs émotions débordent, passent la barrière.
Quand Léa dessine à la craie rouge dans la cour, elle sent la
peur de l’enfant comme si c’était la sienne.
Même battement.
Même tension.
Les frontières s’effacent.
Elle ne sait plus très bien ce qui lui appartient.Ce qui vient d’eux.
Ce qui vient d’avant.
Timothée lui montre un dessin.
Elle le regarde trop longtemps.
Il baisse les yeux.
— C’est bien, dit-elle. Trop doucement.
Elle se trompe dans les horaires.
Oublie un groupe quelques minutes de trop.
Un collègue l’appelle.
Elle ne répond pas.
L’après-midi, tout devient flou.
Les voix se superposent.
Les couleurs sont trop vives.
Chez elle, le soir, elle s’effondre sur le canapé.
Le dessin sur les genoux.
Comme un poids qu’elle n’a plus la force de repousser.
Les chuchotements reviennent.
Pas distincts.
Mais insistants.
Dans un coin de la pièce, l’ombre semble plus dense.
Elle ne la regarde pas.Pas encore.
Elle comprend, enfin, ce qui est en train de se jouer :
à force de tout accueillir, elle s’est laissée traverser.
Et si elle continue, elle disparaîtra avec ce qu’elle protège.
La frontière est rompue.
Il n’y a plus de dedans.
Plus de dehors.
Chapitre 5 — L’effondrement
Ce n’est pas une crise.
Pas une scène.
Rien de spectaculaire.
C’est un matin ordinaire.
La cour est pleine.
Des cris, des courses, des disputes minuscules.
La vie, version maternelle.
Léa est près du mur.
Son cahier serré contre elle.
Timothée joue plus loin, trop concentré, trop seul.
Tout est normal.
C’est ça, le pire.
Un enfant tombe.Un genou écorché.
Rien.
Elle a déjà vécu ça mille fois.
Elle sait quoi faire.
Les mots, les gestes, le ton juste.
Sauf que cette fois…
elle ne bouge pas.
Son corps reste figé une seconde de trop.
Une seconde suffit.
Le bruit des rires lui arrive déformé.
Comme à travers l’eau.
— Madame ?
La voix de Léa.
Toute petite.
Toute proche.
— Il est là.
Pas de panique.
Pas de cris.
Juste ce constat.
Quelque chose se rompt.
Pas d’un coup.Pas brutalement.
C’est intérieur.
Silencieux.
Elle comprend, enfin, qu’elle ne peut plus continuer comme
ça.
À contenir.
À absorber.
À porter pour les autres ce qu’elle n’a jamais porté pour elle.
Une collègue passe derrière elle.
— Vous avez l’air fatiguée… ça va ?
La phrase est banale.
Sans intention.
Mais elle traverse droit.
Elle hoche la tête.
Ne répond pas.
Dans la classe, plus tard, elle s’assoit.
Les enfants s’installent.
Le bruit baisse.
Les murs semblent trop proches.
Les ombres trop nettes.
Elle sent le fil.
Tendu depuis le premier jour.Depuis bien avant le dessin.
Ce fil qu’elle n’a jamais coupé.
Celui qui la relie à leurs peurs.
À la sienne.
Elle se lève.
Sans un mot.
Sort de la classe.
Personne ne l’arrête.
Dans la réserve, elle s’assoit par terre, dos au mur.
Les cartons sentent la poussière.
Le silence est total.
Et là, enfin, elle lâche.
Pas en pleurs incontrôlables.
Pas en cris.
Juste une phrase, murmurée, presque calme :
— Je ne peux plus.
C’est tout.
Mais c’est la première fois qu’elle le dit.
Vraiment.
Le dessin tombe de sa poche.
Elle ne le regarde pas.Elle comprend que ce qu’elle prenait pour une menace
était un signal.
Qu’on ne peut pas sauver sans se sauver un peu soi-même.
Qu’on ne peut pas accueillir l’obscurité des autres
en laissant la sienne enfermée.
Quand elle ferme les yeux, l’ombre ne disparaît pas.
Mais elle cesse d’avancer.
Le monde ne s’écroule pas.
Il se réorganise sans elle, un instant.
Et dans ce silence enfin assumé,
sa propre voix, longtemps étouffée,
reprend sa place.
Fin.

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